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L’eau de Cologne, un désinfectant efficace ?


Gel hydroalcoolique en rupture : des formulations pour une lotion désinfectante faite maison circulent un peu partout. L'eau de Cologne peut-elle être un désinfectant de substitution bon marché ? En Turquie, on se tourne en masse vers la kolonya, sur préconisation des instances dirigeantes. L'occasion de revenir sur l'histoire et la composition de cette “Eau admirable” à base d'alcool et d'essences aromatiques…

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1. Légendes autour d’une formule secrète

L’origine de la formulation de l’eau de Cologne baigne dans un parfum de mystère. De nombreuses légendes courent à son propos.

Un moine mystérieux

La plus simple raconte, par exemple, que Giovanni Paolo Feminis, à l’origine de l’eau de Cologne, accueillit un moine dans sa maison de Cologne et l’hébergea jusqu’à sa mort. En remerciement, il lui aurait laissé le secret de son Aqua Mirabilis, l’Eau admirable, première appellation connue de l’eau de Cologne.

Ou peut-être une religieuse

Une version plus élaborée raconte qu’une religieuse, à la recherche de son frère, aurait demandé l’hospitalité aux carmélites dans un petit village de la vallée de la Vigezzo (Piémont, Italie). Mal en point, la religieuse serait passée de vie à trépas au bout de quelques semaines. Non sans remettre aux religieuses qui l’avaient accueillie un document manuscrit qu’elle tenait de son père, où était consignée la formulation de l’Aqua mirabilis. Le document fut oublié pendant fort longtemps avant de ressurgir accidentellement. Une préparation du liquide fut distillée selon les indications de ce document et Giovanni Paolo Feminis, originaire du village (d’autres sources le disent originaire de Milan), en aurait obtenu une bouteille. C’est bien plus tard, alors qu’il était déjà installé comme distillateur à Cologne, qu’il retrouva cette bouteille et s’en inspira pour créer son Eau admirable.

La reine de Hongrie

Ou bien on raconte encore que c’est un ange ou un moine qui aurait confié à la reine de Hongrie elle-même, au 14e siècle, la formulation d’une eau de vie mêlée de sauge, de marjolaine et de romarin. Cette eau aux propriétés thérapeutiques lui aurait permis de soigner sa goutte et de retrouver une vitalité perdue depuis longtemps. L’Aqua Regina (eau de la Reine) aurait ensuite été préparée dans de nombreux couvents, et c’est dans l’un d’entre eux qu'à la fin du 17e siècle, Feminis en aurait obtenu la formulation secrète. Formulation toujours basée sur de l’alcool (le fameux esprit-de-vin mentionné dans les ouvrages de l’époque) auquel on ajoutait des essences aromatiques de romarin, de mélisse, de bergamote, de néroli, de cédrat et de citron, et qu'on laissait macérer en fûts de cèdre.

Il est finalement aussi très possible que Feminis, distillateur, ait lui-même créé sa formulation. Les diverses légendes seraient nées de l’esprit fertile de ceux qui n’auraient jamais pu obtenir sa formule secrète !

2. L’inventeur de l’eau de Cologne

Installé très jeune en Allemagne, Giovanni Paolo Feminis est d’abord marchand itinérant. L’un de ses compatriotes, Giovanni Maria Farina, marchand installé à Maastricht (Pays-Bas), lui fournit une aide financière importante pour s’installer. Dans la dernière décennie du 17e siècle, sa tante Catharina Feminis lui demande de la rejoindre à Cologne, où elle tient boutique. C’est là qu’installé comme distillateur, il crée en 1709 son Eau admirable.

Flacon d'eau de Cologne
du 18e siècle

Il s’agit d’une lotion composée d’alcool et d’essences aromatiques, vendue comme antidote à de nombreuses affections et pour ses propriétés digestives, hépatiques, antiseptiques et antalgiques. En 1727, la faculté de médecine de Cologne accorde à Feminis un certificat qui lui permet de vendre son Eau aux propriétés médicinales. 9 ans plus tard, le distillateur décède, laissant son entreprise, et la formule de l’Eau admirable, à son collaborateur Carlo Girolamo Farina. Giovanni Antonio Farina (dit Jean Antoine en français), descendant du précédent, s’occupera de faire connaître l’Eau admirable de Cologne de la manière la plus large.

L’usage s’en répand dans les cours d’Europe. Sans doute pour ses qualités médicinales : les « remèdes secrets » y sont monnaie courante et très prisés. Et puis aussi parce que, légère et rafraîchissante, elle remplace avantageusement les lourds parfums capiteux utilisés jusqu’alors, dans une société où se développe maintenant le souci de l’hygiène.

3. Une eau médicinale qui se répand dans le monde

1727 : Feminis est confirmé comme le créateur de l'Eau admirable,
et Jean-Antoine Farina comme son successeur.

Le successeur de Jean Antoine, Giovanni Maria Farina dit Jean Marie Farina, s’installe à Paris en 1806 et s’attache à développer encore la diffusion et la réputation de l’Eau de Cologne. En 1810, Napoléon promulgue un décret qui impose à tous les inventeurs de “remèdes spécifiques contre diverses maladies” d’en communiquer la composition au ministre de l’Intérieur. L’objectif est d’éradiquer les prétendus remèdes de ceux qu’on appelle “charlatans”. Une commission spécialement constituée devra juger de la qualité du remède. Et l’Eau de Cologne est validée. Certains, attribuant l’anecdote à Mme de Rémusat (?), racontent que Napoléon utilisait au moins une quarantaine de flacons par mois de l’eau de Cologne de Jean Marie Farina.

Chaque matin, on versait sur la tête et les épaules

de l’empereur une fiole de l’eau de Cologne la plus fine. Napoléon affectionnait les vigoureuses frictions.

Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille. 

L’odorat et l’imaginaire social XVIIIe-XIXe siècles, Flammarion, 1986

En 1862, Charles Armand Roger et Charles Martial Gallet acquièrent la formule. Et l’eau de Cologne, à peine modifiée dans sa formule nouvelle, devient “Jean Marie Farina”, du nom du fils de Jean-Antoine. L’entreprise la commercialise encore aujourd’hui.

L’eau de Cologne, “dont l’usage est souvent thérapeutique autant qu’hygiénique” (E. Briot), s’est déversée dans l’Europe entière et au-delà, au cours de ce 19e siècle. Si la première guilde des parfumeurs remonte aussi loin que 1190, c’est néanmoins ce parfum léger et rafraîchissant créé il y a 4 siècles qui “a marqué l’invention de la parfumerie moderne” (J.-C. Elena).

Un flacon de 4711 datant environ de 1881. Cette eau de Cologne, qui se revendique de la formulation originale, fait partie intégrante de la saga de l'Eau admirable. Son créateur, Wilhem Mülhens, dont on ne sait pas vraiment comment la formulation lui est parvenue, aurait acheté les droits sur le nom “Farina”, très répandu en Italie. Et l'aurait utilisé pour commercialiser son eau de Cologne. Une Cour de justice ayant tranché et annulé tout droit d'achat de ce nom, le petit-fils Mülhens a alors baptisé son eau de Cologne “4711”, numéro d'origine de sa maison. La marque appartient aujourd'hui à une entreprise allemande très prospère.
(Image Firmenarchiv Farina)

4. La composition de l’“Eau de la Reine”

Dans la bouteille retrouvée sur les étagères de sa distillerie et étiquetée, selon la légende, “Eau de la Reine”, Paolo Feminis aurait trouvé l’inspiration pour son Aqua Mirabilis. Parmi les ingrédients naturels du liquide qu’elle renfermait, quelques-uns étaient clairement originaires de son Italie natale: sauge, thym, mélisse, lavande, orange, ceylan, cèdre, bergamote et jasmin en faisaient notamment partie, dit-on.

Du marketing avant la lettre ?

On connaissait, il y a 4 siècles, les vertus thérapeutiques des essences extraites des plantes par distillation. Mais il faut avouer, en lisant la liste des propriétés attribuées à l'eau de Cologne, qu'on en faisait peut-être parfois un peu trop ! Je vous laisse juge, à la lecture de cette approbation par la faculté de médecine délivrée en 1727…

Vertus et effets de l'excellente Eau admirable ou Eau de Cologne,
approuvée par la faculté de Médecine, 1727

Huit ans après la publication et la mise en œuvre du décret de 1810, une formulation de l’eau de Cologne est publiée dans le Codex medicamentarius, qui recense les préparations pharmaceutiques autorisées. Il s’agit de l’Alcoolatum de citreis compositum, dictum : Aqua Coloniensis (composition de l’alcool de citrus dit Eau de Cologne). Les “citrus” en question désignent les huiles volatiles de l’écorce de bergamote, du citron et du cèdre, auxquelles s'ajoutent celles du romarin, de la fleur d’oranger (néroli), de la lavande et de la cannelle, diluées dans de l’alcool, un composite alcoolique de mélisse et un composite de romarin.

Voilà qui constitue, à défaut de la formulation originale que n'avait jamais communiquée Feminis, celle qui s’en rapproche probablement le plus.

Image WikiMedia Commons

5. Les eaux de Cologne aujourd’hui

Flacons d'eau de Cpmpgne–Osmothèque Versailles

Il en existe une variété innombrable ! De celles que vous pouvez trouver sur les rayons de vos magasins et supermarchés à celles qui se nichent dans les parfumeries, signées par les plus prestigieux créateurs.

La formulation originale est revendiquée par la maison Farina à Cologne et Roger&Gallet. Mais les eaux de cologne, nom devenu générique, se déclinent selon des compositions très variables. En juin 2019, le Musée International de la Parfumerie à Grasse organisait une exposition, “La Fabuleuse histoire de l’eau de Cologne”, qui en mettait en avant les représentants actuels…

6. Kolonya : remise à l’honneur des vertus antiseptiques de l’eau de Cologne

La kolonya, version turque de l’eau de Cologne, est très courante dans les foyers turcs. Elle est en général fortement parfumée au citron et conservée dans un flacon de verre décoratif. On la trouve aussi dans des variantes dont les parfums vont de la lavande à la rose. Les différentes villes turques ont souvent leur propre déclinaison : la kolonya à l’abricot est, par exemple, la marque de la ville de Malatya, tandis que le parfum très citronné signe la version de la kolonya d’Ankara.

L'une des marques phare de fabricant de kolonya, qui se vend aussi par bidons de plusieurs litres…

Dans l'Empire Ottoman, c’est l’eau de rose, antiseptique et nettoyante, qui était utilisée pour ce rituel d’hospitalité. Avant que l’eau de Cologne et son mélange de romarin, d’orange, de bergamote et de citron ne la remplace petit à petit pendant le règne d’Abdülhamit II. Trois ingrédients principaux la composent : de l’alcool éthylique, de l’eau et des essences aromatiques. L’alcool utilisé pour produire la kolonya peut être réalisé spécialement par la fermentation de raisins, de pommes de terre ou d’orge. Cet alcool est ensuite mélangé à de l’eau distillée jusqu’à obtention des degrés nécessaires.

On l’utilise comme lotion rafraîchissante et comme parfum. Tout visiteur et toute visiteuse s’en voit offrir, voire asperger, en signe de bienvenue. Cette tradition ancienne avait pourtant dernièrement tendance à se perdre. Même s’il est probable, si vous avez été reçu·e dans une maison turque, qu’on vous l’ait offerte avec un plat de friandises. La première assurant hygiène et fraîcheur tandis que les secondes aident à un échange tout en douceur…

7. L’eau de Cologne, un désinfectant efficace ?

La presse a reproduit fin mars une dépêche de l’AFP, qui signale que les Turcs et les Turques auraient plus que jamais ravivé leur rituel en ces temps de pandémie. Il semble même qu’il y ait une véritable ruée sur l’eau de Cologne, surtout depuis que le ministre turc de la Santé en a recommandé l’usage face aux pénuries de gel hydroalcoolique. En conséquence, les stocks d'eau de Cologne se sont réduits de façon drastique, et le gouvernement turc a également annoncé qu'il serait distribué de l'eau de Cologne, avec des masques, aux personnes de plus de 65 ans.

A priori, l’eau de Cologne contient une base d’alcool à 70 % : c’est donc bien la quantité nécessaire pour s’attaquer à l’enveloppe du virus (voir Huiles essentielles : que peut-on en dire à l’heure actuelle ?). L’eau miraculeuse, envisagée depuis longtemps comme simple parfum, peut donc bien retrouver un peu de sa valeur d’ancien “remède secret”.

Si vous décidez de vous tourner vers l’eau de Cologne, notamment lorsqu’il ne vous est pas possible de vous laver les mains au savon, retenez quand même quelques points importants.

  • Un certain nombre d’eaux de Cologne aujourd’hui n’ont pas le pourcentage d’alcool minimum nécessaire (60%) pour assurer une désinfection efficace.
  • Dans une grande majorité de ces eaux de Cologne, les essences aromatiques ne sont pas des extraits naturels, mais des molécules de synthèse : ne comptez pas sur ces fragrances pour leur vertus thérapeutiques, elles n’en ont pas !
  • Comme toute substance à haute concentration en alcool, elle peut être agressive pour la peau en utilisation répétée. Vous aurez besoin de protéger et nourrir votre peau en cas d’utilisation intense.

Vous pouvez même, en plus, vérifier les risques que représentent certains composés, et la présence d'allergènes connus, en jetant un œil à l'enquête de Que choisir sur les eaux de toilettes et les parfums.

Mais en tenant compte de ces points importants pour la choisir avec discernement, vous pourrez vous tourner vers l’eau miraculeuse de nos grand-mères ! Qui n’a pas le souvenir de ce flacon aux senteurs douces dans l’armoire de toilette de notre enfance ? Et qui aurait imaginé qu’il pourrait nous servir à tout autre chose dans une époque aussi étrange et surprenante ?

Quelques textes parmi d'autres qui m'ont permis de reconstituer la saga de l'eau de Cologne jusqu'à aujourd'hui en Turquie…

• L'article de Henri Bonnemain, “Remèdes secrets”, Revue d'Histoire de la Pharmacie, 2001, 332 : 471-476, et celui de Christian Warolin, “Le remède secret en France jusqu'à son abolition en 1926”, Revue d'Histoire de la Pharmacie, 2002, 334 : 229-238. Où les auteurs détaillent la vogue de ces remèdes destinés à guérir un peu tout et n'importe quoi et dont les formulations restaient secrètes. Et la régulation qui petit à petit en a instauré le contrôle par la “faculté”.
• Eugénie Briot, «De l'“Eau Impériale” aux “Violettes du Czar”. Le jeu social des élégances olfactives dans le Paris du XIXe siècle», Revue d'histoire moderne et contemporaine, 55(1) : 28-49. Où l'auteure rappelle les étapes d'utilisation des parfums dans une société de plus en plus préoccupée par l'hygiène.
• Guillaume Jean Favard de Langlade, 
Répertoire de la nouvelle législation civile, commerciale et administrative ; ou analyse raisonnée des principes consacrés par le Code de Commerce1824. Où on trouve le détail du décret de 1810 de Napoléon, premier pas vers une régulation des “remèdes secrets”.
• Le 
Codex medicamentarius de 1818, duquel j'ai retiré la première formulation officielle connue de l'Eau de Cologne.
• Le dossier de presse de l'exposition du Musée International de Grasse de juin 2019 : “La Fabuleuse Histoire de l'eau de Cologne”, y compris l'article de Jean-Claude Elena qui présente une version parmi bien d'autres sur l'origine de l'Aqua mirabilis.
• Les "Vertus et effets de l'excellente Eau admirable ou Eau de Cologne", dont la Bibliothèque numérique Medic@ peut vous fournir l'un des exemplaires.
• Le site italien Vallevigezzo et sa page sur l'“Aqua di Colonia”, site aujourd'hui disparu (archives personnelles) ; les archives en ligne de Rhénanie du Nord-Westphalie
• Plusieurs sites de presse en ligne ont repris à l'identique la dépêche de l'AFP : le Courrier du Vietnam, L'Obs, le site de la RTBF, le site d'actu sénégalaise Xalima, le Journal de Montréal, etc. !   

Enfin, des ouvrages parmi les classiques sur l'histoire du parfum : 
Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social XVIIIe-XIXe siècles, Flammarion, 1986
Edwin T. Morris, Fragrance: The Story of Perfume from Cleopatra to Chanel, E.T. Morris and Co., 1984

Article du 18 avril 2020

  • MC Vardan dit :

    Quelle histoire!!! J’ai trouvé très intéressant les propriétés thérapeutiques et assez drôle tout ce que l’eau admirable était sensée faire ; )

  • Liliane dit :

    A chaque fois aussi passionnant ! Merci

  • Paprika dit :

    Cèdre, lavande et bergamote, c’était mon trio préféré jusque là !! Vraiment pas loin. Merci pour l’article.

  • Emilie C dit :

    Super travail de recherches et très agréable à lire. Merci c’est très riche.

  • Baptiste dit :

    Bel article merci. Je ne m’étais jamais interrogé sur ce que contenait l’eau de cologne, je ne savais pas du tout qu’il y avait des huiles essentielles dedans. Et surtout que c’était d’abord un remède! Avec l’aromathérapie on a pas inventé grand chose 4 siècles après lol

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