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Rois mages et aromathérapie

Rois mages et aromathérapie, mais quel est le rapport ?


Essentielle Marguerite

C'est cyclique : en fin d'année, ou en tout début, on vous ressort les cadeaux des rois mages ! Or, encens et myrrhe, autant de prétextes pour se mettre à vous détailler les huiles essentielles qu’on extrait des deux résines sur les sites dédiés à l'aromathérapie. Mais sérieusement, quel est le rapport entre ces mages, leurs résines, et l'intérêt des huiles essentielles aujourd’hui ?

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débutant·e ou occasionnel

intermédiaire

avancé

Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.
Qohelet, Ecclésiastes 1:9

1. Des rois mages en veux-tu en voilà !

C’est la saison phare en Occident pour parler de deux résines qui nous viennent d’Orient. Les articles se multiplient sur les cadeaux que les fameux mages auraient apportés à l’enfant né dans une étable. Outre qu’il y a quand même beaucoup d’incertitudes et d’inconnues sur la véracité de cet événement, sa dimension symbolique prend quand même le pas sur le factuel. Qu’il est d’ailleurs impossible de démontrer. Des mages sont-ils venus ou non, en fait on n’en sait rien. Et puis, le scripteur original, Matthieu, le seul à en parler, n’en dit pas grand-chose. Vraiment pas grand-chose, jugez vous-même : 

Rois mages et aromathérapie, mais quel est le rapport ?

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Évangile selon saint Matthieu 2:9-12

C’est tout ? Oui, c’est bel et bien tout. Ce sont des raisons politico-religieuses qui ont amené les successeurs à amplifier ces quelques phrases, à dénombrer les mages, à leur donner un nom… quelques centaines d’années plus tard !

Rois mages

Mais alors, quel rapport ?

Je comprends que vous vous posiez la question, je me suis posée la même. J’ai eu beau lire et relire tous ces articles, avaler des lignes et des lignes sur rois-mages-myrrhe-encens sur des blogs (en majorité anglophones, d’ailleurs) estampillés “aromathérapie”, aucun ne m’y a fourni la moindre explication sur le lien réel entre cet événement et l’aromathérapie. Parce que si on devait relier à l’aroma tous les événements de l'histoire, attestés ou non, où l’on cite l’une ou l’autre des résines, sérieusement, on ne serait pas sorti de l’auberge. Ou de l’étable, comme vous voulez…

Alors oui, la question, ça reste bel et bien : ok, mais c’est quoi le rapport ? Ça nous sert à quoi de savoir ça en aromathérapie aujourd’hui ? Eh bien, le rapport, le lien, à mon humble avis, c’est bien ailleurs qu’il faut aller le chercher. Et vraiment pas besoin des mages pour ça !

En finir avec les mages

Les érudits de l’est

Bon, enfilons le monocle de Sherlock Holmes et suivons d’abord les éventuels indices… On peut noter que ces mages étaient dits venir de l’est. Un terme large qui désigne sans doute Perse ou Égypte (à l’est de Bethléem, donc), connues pour les érudits qui y transmettaient la science avancée de l’époque. Ils étaient donc “mages” (ou “magiciens”, selon les traductions), terme qui désignait alors, entre autres, des médecins. Ce qu’on appelle aujourd’hui “magie” (en fait, pratiques magico-religieuses) y faisait entièrement partie des connaissances requises pour être médecin. On entrevoit, éventuellement, des raisons possibles de ce côté-là pour ce choix de deux résines précieuses. Ces supposés visiteurs en auraient très bien connu les usages millénaires, à la fois médicinaux et symboliques. 

Astronomes et astrologues

Mage, c’était aussi le nom attribué aux astronomes, et on pense tout de suite à la fameuse étoile que ces trois-là étaient censés avoir repérée. Mais astronomes à l’époque, ça englobait aussi la dimension astrologue. C’est-à-dire celui ou celle qui était capable de lire un destin dans les étoiles et les planètes. Parce que c’était bien ça l’intérêt premier, à ce moment-là. Le contact avec les dieux et arriver à décrypter l’avenir.

Ah ! On commence à dépoussiérer un début de piste sérieuse, mon cher Watson ! Le choix de ces trois symboles leur permettait donc de prédire le destin de l’enfant né dans une étable. Ou de le lui confirmer: après tout, pas besoin de scruter l’horizon, ce destin était déjà annoncé dans les Écritures. 

Zoroastr-Zarathustra

Le mage Zoroastre, ou Zarathoustra, thaumaturge et astrologue persan du 11e siècle avant J-C.

Une simple confirmation des Écritures

L’or, qui pourrait étonner aux côtés des deux résines, même précieuses, lui confirmait qu’il serait bien le « roi des rois » dont l’arrivée était prédite. L’encens, utilisé dans les temples égyptiens ou perses pour permettre la connexion aux dieux, disait son lien direct avec le Dieu d’Abraham. Mais aussi sa qualité de prêcheur, qui n’aurait pas besoin de temple pour transmettre la parole de celui dont il se dirait le fils. Et enfin la myrrhe, qui annonçait ses souffrances et son sacrifice final ; la myrrhe, qui lui serait proposée sur la croix pour adoucir sa douleur et qu’il refuserait. La myrrhe, qui serait apportée à son tombeau trois jours après la crucifixion par les trois Marie, connues aussi comme les « Porteuses de myrrhe » venues procéder à son embaumement. On entrevoit peut-être une ou deux choses qui peuvent nous intéresser, du côté de l’aromathérapie et aujourd’hui.

Mais dites, Sherlock… ça s’arrête là ? C’est un peu court comme lien avec les huiles essentielles, non ?

Et si on allait plus loin que le bout de notre nez (aromatique) ?

Réfléchissons un instant, cher Watson. Les études les plus récentes sur les termes utilisés dans la Bible ont rectifié et corrigé pas mal d’erreurs dans les traductions des siècles passés. Elles y recensent 45 espèces de plantes. Qu’on est arrivé à identifier et qu’on rattache, en s’appuyant là aussi sur les études les plus récentes, à l’usage médical de ces plantes en Égypte ancienne et en Mésopotamie.

Eurêka ! (Qu’on peut éventuellement traduire par un “Bon dieu, mais c’est bien sûr !”, pour les connaisseuses et connaisseurs :p) Le seul intérêt, pour nous dans le monde de l’aromathérapie, de repérer le nom de ces plantes, dont la Bible ne dit absolument rien de l’usage médical, c’est de les lire comme trace, écho de cet usage dans le monde méditerranéen où évoluaient les peuples mis en scène dans ces textes. Et d’aller fouiller de ce côté-là ! Vous la voyez la petite ampoule allumée au-dessus de ma tête? 

Déduction logique, il va falloir aller un peu plus loin qu’un événement, aussi marquant soit-il, mentionné une seule fois dans la Bible. On va rarement chercher du côté des sources. Pourtant, elles nous en disent bien plus long que le vénérable ouvrage sur la tradition thérapeutique attachée aux deux résines qui nous intéressent. D’accord, la symbolique est passionnante. Mais encore une fois, elle ne nous intéresse pas beaucoup dans notre pratique aromatique. Sauf, bien sûr, si vous fréquentez assidûment temples ou églises et participez à des embaumements, vos flacons d’HE en poche… 

Allez, au revoir les mages, on passe aux choses sérieuses !

2. Aux sources de la médecine

Papyrus Ebers 2

Le Papyrus Ebers (env. 1500 avant JC), l’un des plus ancien documents médicaux, avec le papyrus gynécologique Kahun et les papyrus Smith, Hearst, Brugsch, Beatty, London Medical, Ramesseum, Carlsberg, etc.  

Les sources, ce sont celles qui nous sont parvenues d’une tradition qui remonte à la science d’il y a plus de 3 000 ans. C’est-à-dire bien longtemps avant ces supposés présents des mages. Et qui explique, de façon bien plus convaincante qu’une simple mention, pourquoi ce sont ces résines-là que les rédacteurs des textes bibliques ont choisi de faire porter aux mages. Et pas d’autres. Et voilà ! Il est là, ce lien qui manque cruellement dans la plupart des articles sur le sujet ! 

L’histoire de la médecine commence en Égypte, et s’il existe un « père » de la médecine, c’est vraisemblablement plus Imhotep qu’Hippocrate. Les Grecs Dioscoride, Galien et Hippocrate l’écrivaient eux-mêmes : ils avaient fréquenté avec assiduité les érudits et médecins égyptiens. Femmes comprises, d’ailleurs, qui exerçaient aussi la médecine (voir par exemple du côté de Cléopâtre). Ils avaient épluché les écrits égyptiens pour produire les leurs. Au passage, en clin d’œil à nos mages, on notera qu’Hippocrate affirmait qu’un bon médecin devait être astrologue. Tiens donc…

Même si les manuels de médecine les plus complets qui ont été retrouvés remontent au milieu du deuxième millénaire av. J.-C., il n’y a aucun doute sur le fait qu’ils sont l’héritage, au moins en substance, d’une science transmise par voie orale et peut-être déjà inscrite sous une forme schématique, qui aurait germé dans les mêmes siècles qui virent ériger les pyramides jusqu’à toucher le ciel. (…) Ce n’est pas pour rien qu’un unique architecte, Imhotep, fut révélé par la tradition comme le maître de l’architecture et de la médecine .
François Resche (ancien chef du service de neurologie du CHU de Nantes, ancien vice-doyen de la Faculté de médecine)

Médecine Égypte ancienne

Selon un papyrus découvert à Deir-el-Medina, qui date de plus de 1000 ans avant JC, des médecins étaient payés par l’État pour soigner les ouvriers hautement qualifiés de la Vallée des Rois.

De quelle myrrhe parle-t-on ? Quelques précisions de vocabulaire…

Dans nos sources anciennes, et surtout leurs traductions successives, “myrrhe” ne désigne pas toujours ce nous connaissons aujourd’hui sous ce terme.

La myrrhe est la gomme-résine séchée de plusieurs espèces du genre Commiphora (Burseracées). Elle est récoltée par incisions dans l’écorce des arbustes qu’on trouve dans les régions arides et semi-arides du sous-continent indien (l’ancienne Mésopotamie), en Afrique du Nord (Somalie, Éthiopie), en Arabie. 

Il arrive qu’on appelle parfois « myrrhe » une tout autre espèce : Myrrhis odorata, seule du genre botanique Myrrhis. Son nom vernaculaire habituel est cerfeuil musqué ou cerfeuil d’Espagne. On extrait de ses fruits, doux et sucrés, une huile essentielle qui contient jusqu’à 77 % d’(E)-anéthole, ce qui lui donne sa douce odeur anisée. Ses feuilles quant à elles en contiennent entre 82 et 85 %. Vous l’avez compris, elle n’a rien à voir avec notre Commiphora.

La myrrhe de la Bible

La myrrhe mentionnée dans au moins un des livres de la Bible (la Genèse) est aujourd’hui identifiée comme le labdanum, ou ladanum, une résine obtenue à partir de Cistus ladaniferus et autres espèces de Cistus : C. incanus, C. monspeliensis… Vous l’avez reconnue, il s’agit de la ciste ladanifère. La gomme-résine est extraite en faisant bouillir la matière végétale dans de l’eau. Les couches inférieure et supérieure qui contiennent la résine sont ensuite séparées de l’eau et combinées entre elles.

Résine de labdanum (Cistus ladaniferus)

Résine de labdanum ou ciste ladanifère (Cistus ladaniferus)

L’huile essentielle de labdanum, ou ciste, est extraite de la résine par distillation. Elle contient au moins 170 composés, dont alpha et beta-pinènes, camphène, sabinène, myrcène, limonène, bornéol, nérol, linalol, géraniol, terpinène-4-ol, eugénol, etc. Un rapport d’étude indique qu’aucun des composés ne prédominerait. L’huile essentielle de ciste ladanifère est réputée être de composition très variable et très influencée par les conditions de culture de la plante et son biotope. C’est en tout cas ce que précise le Pr. Musselman dans ses ouvrages passionnants sur les plantes de la Bible.

L’autre myrrhe mentionnée dans la Bible sous le nom de “stacte” serait Commiphora guidotti. Cette myrrhe liquide est considérée comme la plus précieuse : son haut pourcentage en substances volatiles lui donne un parfum puissant. Le Pr. Musselman en préconise la préparation suivante :

Préparation de la myrrhe par dissolution dans un lipide

On chauffe 40 grammes (1,4 onces) de myrrhe en poudre dans 235 millilitres (1 tasse) d’huile, à laquelle on ajoute la même quantité d’eau. Lorsque l’eau a bouilli pendant deux minutes, l’huile est décantée.

Lytton John Musselman,  A Dictionary of Bible Plants (ma traduction)

Il semblerait que la « myrrhe mélangée à du vin » proposée à Jésus sur la croix pourrait avoir été un mélange de myrrhe (Commiphora) et de labdanum. S’il ne l’avait pas refusé, le mélange aurait peut-être un peu apaisé la douleur. Mais il n’aurait pas assouvi la soif qu’il aurait dit ressentir quelques instants avant…

L’autre explication est que la myrrhe était autant utilisée pour conserver ou parfumer le vin que pour la fabrication d’encens et de parfum. Mais c’est ignorer, ou complètement mettre de côté ses vertus médicinales…

Myrrhe et oliban : depuis au moins le 14e siècle avant J-C !

La myrrhe est mentionnée dès le 14e siècle avant notre ère dans des lettres rédigée par le roi de Gezer (Palestine) et adressée à des correspondants égyptiens, où il leur demande de lui envoyer de la gomme de myrrhe pour se soigner.

Dentisterie en Égypte ancienne

Dentisterie en Égypte ancienne 

Oliban et myrrhe ont fait partie de la pharmacopée des anciens Égyptiens, comme des Perses, des Hébreux ou des Babyloniens, depuis aussi loin qu’on puisse remonter grâce aux écrits médicaux retrouvés. Ces nations étaient celles du monde de la Bible, dans laquelle baignaient les peuples méditerranéens qui y sont mis en scène. Tous les spécialistes de cette époque s’accordent pour dire que les Égyptiens avaient une médecine de très haute volée, très avancée, notamment en matière de chirurgie. Mais aussi en dentisterie : les Égyptiens sont considérés comme les premiers dentistes. Et contrairement à la médecine occidentale jusqu’à très récemment, les soins gynécologiques n’étaient pas remisés parmi les sujets tabous ou de second ordre, bien au contraire.

Papyrus Smith

Fragment du Papyrus Edwin Smith © Jeff Dahl

Observez, par exemple, cette préconisation d’utilisation de l’encens et de la myrrhe de la médecine égyptienne ancienne. Elle est inscrite sur le Papyrus Smith, qui date de 1500 avant J-C. François Resche, entre autres, estime qu’il s’agit d’une copie issue d’autres copies successives remontant encore à 1 000 ans auparavant :

Prescription pour des troubles menstruels (aménorrhée douloureuse)

[XX-13] Si tu examines une femme en train de souffrir de son ventre [parce qu’]elle n’a pas eu de règles et que tu trouves en permanence quelque chose à hauteur de son ombilic, alors tu diras d’elle : c’est un blocage du sang au niveau de l’utérus.

Tu lui prépareras : plante-ouam : 1/2-heqat ; graisse : 1/8 ; bière douce : 1/8-heqat, de sorte que cela soit chauffé et bu pendant quatre jours. Dans le même temps lui préparer le remède appelé “évacuation du sang” composé de résine de pin, cumin, fard noir, myrrhe douce, à former en une masse homogène.

Oindre le lieu affecté [le bas-ventre] avec cela très souvent. Tu placeras une “oreille de Hedjeret sur l’onguent. Quand elle se sera décomposée, tu la nettoieras énergiquement. Puis tu oindras ses grandes lèvres avec cela très souvent.

Tu placeras de la myrrhe et de l’encens entre ses deux cuisses et tu feras en sorte que leur fumée pénètre dans son vagin.

Papyrus Smith, trad. F. Resche. Heqat : mesure d'env. 4 litres

Maintenant, comparez avec les utilisations actuelles de la myrrhe (Commiphora myrrha), qu’on recommande, entre autres, sous sa forme d’huile essentielle, pour le Candida albicans vaginal, les infections et inflammations vaginales.

On se réfère aussi souvent à l’utilisation ancienne de la myrrhe pour l’embaumement, parce qu’on en a retrouvé régulièrement dans les tombes de la Vallée des Rois. Mais ce n’était là que l’une de ses utilisations : elle faisait aussi partie des traitements utilisés pour la guérison des blessures. Aujourd’hui, on utilise toujours son huile essentielle pour la guérison et la cicatrisation des plaies

3. Les résines yin et yang

Fragonia et kunzea, si l’on en croit le Dr Pénoël, sont le yin et le yang des huiles essentielles. Mais il a emprunté ce titre aux résines d’oliban et de myrrhe qui elles le portent depuis 4 à 5 000 ans déjà !

Pour la petite histoire, il paraîtrait que l’oliban comme la myrrhe auraient fait partie de la poignée d’herbes sacrées qu’Adam aurait réussi à attraper dans le jardin d’Eden avant d’en être chassé. Encore plus difficilement vérifiable que l’aventure de nos mages ! Mais ça fait partie de la légende de nos résines et donne une idée de leur ancienneté…

Les utilisations anciennes de l’oliban, résine yang

Nombreux étaient les petits royaumes méditerranéens dont l’économie était largement basée sur le commerce des résines. Résines d’oliban ou de myrrhe n’étaient pas récoltées en Égypte ou en Perse, et les classes dirigeantes devaient les faire venir de loin à grands frais. Et certains marchands d’Arabie faisaient des fortunes par ce biais. 

L’oliban était utilisé en médecine, mais aussi en cosmétique et en parfumerie (les Égyptiens anciens sont les premiers parfumeurs de l’histoire du parfum). Et, nous disent les Dr Moussaieff et Mechoulam dans leur article sur les espèces Boswellia : “Prisée par de nombreuses civilisations, la résine de Boswellia était autrefois l’équivalent de l’or et de l’ivoire comme valeur précieuse de commerce et d’échange.”

Résine d’oliban

Résine d’oliban sur l’arbre

Dans tous les textes qui nous sont parvenus datant de l’histoire ancienne en Méditerranée, un pouvoir spécial de connexion aux dieux, ou à Dieu, est toujours attribué à l’encens. De la même façon, l’encens mentionné dans la Bible l’est, en général, pour sa dimension d’accès au sacré. Il était brûlé au quotidien par des prêtres spécialement autorisés dans le temple de Salomon. 

Plus tard, en Occident, il entrait dans de nombreuses préparations alchimiques, à visées médicales ou spirituelles. Le Moyen Âge chrétien l’associait au soleil. Tout comme Jésus, pour l’ensemble des chrétiens, était le soleil. Citons à nouveau le Matthieu des mages : “Son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière.” De nombreuses utilisations dans le domaine ésotérique sont en lien direct avec le soleil. Mais c’était aussi la résine de l’intuition, de la force intérieure et de la puissance personnelle. L’encens (Boswellia carterii) est l’énergie masculine, ou yang. 

La résine d’oliban dans les médecines asiatiques

Pour la médecine traditionnelle chinoise, la médecine tibétaine, et en Ayurvéda, cette médecine vieille de plus de 4 000 ans, la résine d’oliban sert à apaiser la nervosité, le stress, la dépression, l’insomnie, l’anxiété. Sous forme de baume, elle est utilisée pour traiter les douleurs de l’arthrite, des tensions musculaires, des raideurs articulaires, mais aussi celles de la menstruation (où l’on rejoint le Papyrus Smith !). L’oliban était aussi utilisé sur la peau pour guérir les blessures, prévenir les infections et favoriser la cicatrisation. 

En ingestion, les préparations à base de résine d’encens aident, aujourd’hui comme il y a 3, 4 ou 5 000 ans, à améliorer la circulation sanguine, permettent de soulager les difficultés digestives et certaines inflammations cutanées.

Résine de myrrhe

Résine de myrrhe

La myrrhe, résine yin

Quant à la myrrhe, elle a été, pendant de nombreux siècles, associée à la lune et considérée comme féminine, ou yin.

Il est très fréquent de voir l’oliban pousser naturellement près de la myrrhe sur les territoires somaliens. Dan Riegler, spécialiste incontesté des résines, souligne d’ailleurs que la résine de myrrhe y est récoltée par les femmes, tandis que l’encens est récolté par les hommes.

La myrrhe, parfum de la femme adorée par Salomon

La Bible, je l’ai dit, nous restitue l’écho de modes de vie d’un monde méditerranéen qui n’a pas fini de nous révéler ses richesses. Et lorsqu’il s’agit de myrrhe, il est tout simplement impossible de ne pas citer le Cantique des cantiques. Un texte très singulier qui ne ressemble à aucun autre que contient le vénérable ouvrage. 

Myrrhe et rois

Si vous ne le connaissez pas, il s’agit d’un long poème attribué au roi Salomon, où il exprime l’amour très sensuel qu’il éprouve pour une femme à la peau noire, particulièrement belle, appelée parfois la Sunamite. Le texte se présente comme les paroles alternées du roi et de sa belle. La myrrhe, Commiphora guidotti, y est citée 7 fois, dans ces quelques extraits :

Qu’est-ce là qui monte du désert comme une colonne de fumée odorante d’encens et de myrrhe, de tous les aromates des marchands ? C’est la litière de Salomon !

Une pratique qui dénote le luxe et l’extravagance qui pouvaient entourer les déplacements parfumés du fameux roi d’Israël !

Mon bien-aimé, pour moi, est un sachet de myrrhe : entre mes seins, il passera la nuit

La myrrhe faisait partie des ingrédients précieux en cosmétique et en parfumerie. On en voit là une des utilisations.

Avant le souffle du jour et la fuite des ombres, j’irai à la montagne de la myrrhe, à la colline de l’encens.

Autant de métaphores pour la poitrine célébrée de la belle.

Tes formes élancées : un paradis de grenades aux fruits délicieux, le nard et le cypre,
le nard et le safran, cannelle, cinnamome, et tous les arbres à encens, la myrrhe et l’aloès, tous les plus fins arômes.
(…)

Je suis entré dans mon jardin, ma sœur fiancée : j’ai recueilli ma myrrhe, avec mes aromates, j’ai mangé mon pain et mon miel, j’ai bu mon vin et mon lait.

 Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé, les mains ruisselantes de myrrhe. Mes doigts répandaient cette myrrhe sur la barre du verrou.

Ses joues : un parterre d’arômes, des corbeilles de senteurs. Ses lèvres, des lis, un ruissellement de myrrhe.

Ruissellement de myrrhe : la myrrhe était souvent associée à l’amour, notamment charnel.

Plus de 2 000 ans plus tard, la myrrhe fait partie des notes de fond et de cœur de nombreux parfums féminins célèbres, avec entre autres le baume du Pérou, le baume de Tolu, le benjoin, le cèdre de l’Atlas, la cannelle, l’opoponax, le patchouli, le santal, le ciste, le bois de gaiac, l’héliotrope, la vanille, le vétiver…

4. L’utilité de cette exploration ?

On peut en effet me retourner la question que je posais au départ. Quel rapport avec l’aromathérapie d’aujourd’hui ? Je pense avoir semé ici et là quelques éléments de réponse.

J’ajouterais juste ceci, en guise de conclusion provisoire. La science d’aujourd’hui, en ce qui concerne l’usage des plantes, ne fait que confirmer en laboratoire ce que la tradition des usages médicinaux connaît et met en pratique depuis de nombreux siècles, parfois des millénaires.

Inspiration et source pour la recherche

Chercheurs et chercheuses émettent des hypothèses à partir de cette tradition, multiple et relevée aujourd’hui dans le monde entier, et mettent en place des protocoles d’expérimentation pour les vérifier. Mais il ne faudrait pas se tromper : ce n’est pas la science d’aujourd’hui seule qui démontre l’efficacité de ces pratiques. Ils et elles sont très nombreux·ses à se soigner grâce à la médecine traditionnelle : c’est une pratique très courante en Afrique. Et Matshidiso Moeti, directrice Afrique de l’OMS, dans une belle tribune dans le journal le Monde du 12 décembre 2019, précise que les choses y sont en pleine évolution : “(…) les rapports hiérarchiques entre médecine traditionnelle et médecine conventionnelle sont en train de s’estomper, avec une coopération plus étroite entre les deux et un respect mutuel accru.” Respect mutuel, des mots à retenir, et pas seulement en Afrique où 80 % de la population se soigne par des médecines non conventionnelles…

Les utilisations empiriques qui remontent à la nuit des temps et se sont poursuivies jusqu’à nos jours sont encore la base la plus solide que nous ayons. Et plus encore que sur les expérimentations sur des rats et des souris, aromathérapeutes et aromacologues s’appuient sur leur expérience de ce qui fonctionne. Qu’ils et elles constatent au quotidien, sur des êtres humains d’aujourd’hui, avec lesquels ils et elles sont en contact direct.

Opposer science de labo et science acquise par l’expérience est tout à fait stérile : sans ces pratiques empiriques, répétées au cours des siècles, souvent issues d’une science ancienne et très puissante, parce qu’effective, où la science actuelle trouverait-elle ces hypothèses à mettre à l’épreuve ? Science actuelle, science ancienne et tradition doivent être mises en lien permanent. Pour notre bien à tous.

Et nos mages, alors ?

Pas d’inquiétude pour eux ! Il est probable que vous les reverrez passer sur la toile à dos de chameaux, or, encens et myrrhe en poche, dès… décembre ou janvier prochains ! Tant mieux, après tout, on aime quand même bien voir passer cet écho d’un monde très ancien, non ?

Excellente année 2020 à vous d’ici là ! 😉

Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.
Qohelet, Ecclésiastes 1:9

Références

Citations bibliques : AELF, Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones
Stephen Carpenter et al., The Ebers Papyrus, Bard College, 1998
Edward M. Curtis, Ecclesiastes and Song of Songs, Baker Books, 2013
Amots Dafni, Barbara Böck, Medicinal plants of the Bible–revisited, J. Ethnobiol. Ethnomed., 15, 57, 2019
Maryam Jahandideh et al., A Wound Healing Formulation Based on Iranian Traditional Medicine and Its HPTLC Fingerprint, Iran. J. Pharm. Res., 15(Supll), 149-157, 2016
Ikhas A. Khan, Ehab A. Abourashed, Leung’s Encyclopedia of Common Natural Ingredients, Wiley, 3rd edition, 2010
Peter Holmes, Aromatica, A Clinical Guide to Essential Oil Therapeutics, Vol. I, Singing Dragon, 2016
A. Moussaieff, R. Mechoulam, Boswellia resin: from religious ceremonies to medical uses; a review of in-vitro, in-vivo and clinal trials, J. Pharm. Pharmacol., 61(10):1281-93. doi: 10.1211/jpp/61.10.0003, 2009.
Lytton John Musselman, Figs, Dates, Laurel, and Myrrh, Plants of the Bible and the Quran, Timber Press, 2007 et A Dictionary of Bible Plants, 
François Resche, Le Papyrus médical Edwin Smith, Chirurgie et magie en Égypte antique, L’Harmattan, 2016
Alexandra Shedoeva et al., Wound Healing and the Use of Medicinal Plants, Evid. Based Complement Alternat. Med., 2019
Carl H. Von Klein, The Medical Features of the Papyrus Ebers, American Medical Association, 1905
Valerie Ann Worwood, The Complete Book of Essential Oils and Aromatherapy, New World Library, 2016



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  • Liliane dit :

    Article très riche, comme chaque fois. Merci.

  • Jean-François dit :

    Article très intéressant, avec des choses que je n’ai pas du tout lues ailleurs. Très agréable et instructif.

  • Sonya dit :

    Quelle belle publication ! Je viens de découvrir par hasard votre annonce sur facebook. J’ai eu un peu peur que ce soit juste une critique d’autres blogues. Mais pas du tout! On comprend bien que vous avez cherché une réponse à votre question. J’apprends comme ça tout l’intérêt de ce lien, comme vous dites, avec les traditions de la myrrhe et de l’encens. C’est vraiment passionnant. Et ça me donne bien envie d’aller lire vos autres articles. Merci à vous pour toutes ces infos que je ne connaissais pas.

    • Corinne Essentielle Marguerite dit :

      Merci Sonya ! Non en effet, il n’y a aucune critique particulière d’autres blogs, leurs auteur·es y font souvent du très bon boulot 🙂 Mais sur le sujet, en effet, je n’avais trouvé aucune réponse satisfaisante, il fallait que je fouille les éléments que je connais, et ça m’a emmenée assez loin, comme vous le voyez. Tout en me rapprochant, comme je le souhaitais, de l’aromathérapie d’aujourd’hui. Merci pour votre commentaire très sympa ! 🙂

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